.
Le débat sur l'identité nationale est mal parti : l'initiative était politique, mais bienvenue dans un monde qui change, où les difficultés existentielles du moment font oublier la chance de vivre encore dans un oasis de paix alors qu'une médiatisation exacerbée des conflits qui déchirent la planète fragilise de plus en plus la confiance du citoyen dans l'avenir de sa patrie et la pérennité de sa culture.
Voilà que la gauche excommunie d'emblée le débat au prétexte qu'il serait inutile et que les mots « liberté, égalité, fraternité » sont d'une limpidité suffisante pour les gogos que nous sommes et qu'il serait superflu d'en détailler la signification. Se joignent à elle les nostalgiques de la Chiraki qui ne voudraient pas qu'on entre trop dans le détail des reniements auxquels a conduit les exercices d'équilibriste du démagogue qui les a faits princes pour battre des records de longévité au pouvoir et de profondeur du déficit public.
Ce débat est à peine commencé que les deux camps s'affrontent, non par les argumentaires mais par les anathèmes et les insultes, non pas en invoquant la raison mais au nom de la morale de l'un ou de l'autre, ce qui est la meilleure façon de ne jamais trouver de terrain d'entente.
Voilà aussi que toute une flopé d’intellectuels et de soi-disant élites, se lancent dans une pétition pour arrêter le débat qu’ils jugent inconvenant et qu’il accusent d’extérioriser des frustrations et des sentiments qu’ils ne sauraient entendre, ces saints représentants de l’orthodoxie morale et de la pensée correcte.
La gauche pérore : « on vous l'avait bien dit ! » La presse bien-pensante s'inquiète de voir ses prêcheurs maison vilipendés par la populace de ses lecteurs. Certains forums sont tout simplement fermés au motif de « débordements » mais la gestion d'Agoravox ferait bien de se demander quel crédit apporter à la censure de ses « modérateurs religions » qui voient facilement l'intolérable dans les opinions qu'ils ne partagent pas.
Dans les faits, la France se trouve partagée entre deux conceptions de la nation toutes deux envisageables et susceptibles d'être débattues :
• La première clame les richesses de la diversité, le droit à la différence et la nécessaire adaptation de notre paysage national à une immigration nécessaire mais rétive à troquer les fondements de sa culture par les principes républicains qui sont la base de la nôtre. Ses partisans veulent une nation à l'image du monde, métissée et multiculturelle en pariant sur la tolérance mutuelle que devrait imposer la nation.
• La seconde, au contraire, crie au danger pour la république laïque de voir s'installer chez nous un communautarisme cimenté par une religion absolutiste dont l'autorité religieuse inclut la politique et qui constitue en soit une culture à part entière. Cette culture-là n'a aucune raison d'être assimilée par la nôtre et le principe de « fraternité » que brandit notre devise s'appliquerait évidemment avant tout par-delà nos frontières. Les tenants de cette conception voient dans la laïcité et dans la nécessaire intégration républicaine le seul rempart susceptible de protéger la nation de nouvelles guerres de religions.
Le problème est que les opinions sont le plus souvent dictées par la culture, personnelle ou politique, philosophique ou religieuse, outre les situations, les intérêts, les émotions, le vécu quotidien, quand ce n'est pas le clientélisme électoral.
Exprimer son opinion est devenu suspect de motivations inavouables et suscite une présomption de duplicité, agressive et détestable.
J'ai choisi d'expliquer la mienne sous la forme d'une interview fictive et anachronique du professeur Samuel P. Huntington, professeur à Harvard dès l'age de 23 ans et pendant 58 ans, fondateur et directeur de la revue Foreign Policy, expert américain réputé en sciences politiques, dont on a dit que les attentats de New York du 11 septembre 2001 confirmaient la pertinence de sa grille d’analyse.
En effet, si mes questions sont bien d'aujourd'hui et veulent éclairer le débat sur l'identité nationale, les réponses ont été écrites il y a plus de 13 ans, dans un ouvrage publié sous le titre : «The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order» et publié l'année suivante en français. (Éditions Odile Jacob)
Ce gros livre de 400 pages a connu un immense succès mondial en raison de la rigueur des analyses basées sur un immense travail de documentation collectée par un scientifique indiscutable.
En France, où il contrarie fortement les certitudes politiques officielles, de droite comme de gauche, le livre est cité essentiellement comme le serait une évidente contrevérité : « Le soi-disant choc des civilisations ». Ce jugement, indifféremment porté par des perroquets savants ou stupides, dispense de lire l’ouvrage et permet de le contredire sans avoir à en démonter les arguments.
Je propose donc aux lecteurs les réponses provenant strictement de l'ouvrage de Huntington, à la virgule près, suivi du numéro de la page de la version française dont ils sont extraits et sans commentaire de ma part.
On peut discuter de l’interprétation et de l’analyse, mais personne ne peut contester les faits sur lesquels elles s’appuient. Ceux qui le souhaitent pourront donc se référer à l’ouvrage.
Il s’agit bien entendu de la façon dont un politologue américain, expert sous l’administration du président démocrate Jimmy Carter (futur prix Nobel de la Paix), analyse le monde à l’aube du XXIe siècle, mais on verra que les références à la France sont suffisamment abondantes pour répondre à beaucoup de nos préoccupations.
Candide2 :
Un grand débat a été lancé en France par le gouvernement, pour que les français s’interrogent sur la signification qu’ils donnent ou voudraient donner aux termes « identité nationale ».
Pouvez-vous nous dire, Professeur Samuel P.Huntington, ce que signifie pour vous, l’identité d’une nation ?
Samuel Huntington.
Depuis la fin de la guerre froide, la façon dont les peuples définissent leur identité et la symbolisent a profondément changé. La politique globale dépend désormais de plus en plus de facteurs culturels. (.15..)
Le 18 avril 1984,2000 personnes se sont rassemblées à Sarajevo en brandissant les drapeaux non pas de l'ONU, de l'OTAN ou des États-Unis, mais de l'Arabie Saoudite et de la Turquie. Les habitants de Sarajevo, en agissant ainsi, voulaient montrer combien ils se sentaient proches de leurs cousins musulmans et signifier au monde quels étaient leurs vrais amis. (15...)
… les drapeaux restent essentiels, tout comme d'autres symboles d'identité culturelle, les croix par exemple, les croissants et même les chapeaux, car la culture est déterminante et l'identité culturelle est ce qui importe le plus à beaucoup de personnes. (16...) Défiler en brandissant des drapeaux conduit à entrer en guerre contre des ennemis anciens mais aussi nouveaux, bien souvent. (16...)
Le fait (est) que la culture, les identités culturelles qui, à un niveau grossier, sont des identités de civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d'après la guerre froide. (16...)
Des sociétés qui partagent des affinités culturelles coopèrent les unes avec les autres ; les efforts menés pour attirer une société dans le giron d'une autre civilisation échouent.(17…)
Les prétentions de l'Occident à l'universalité le conduisent de plus en plus à entrer en conflit avec d'autres civilisations, en particulier l'islam et la Chine ; au niveau local, des guerres frontalières, surtout entre musulmans et non musulmans, suscite des alliances nouvelles et entraîne l'escalade de la violence, ce qui conduit les états dominants à tenter d'arrêter ces guerres. Les occidentaux doivent admettre que leur civilisations est unique mais n'est pas universelle.(...)
Dans le monde de l'après-guerre froide, les distinctions majeures entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques. Elles sont culturelles. Les peuples et les nations s'efforcent de répondre à la question fondamentale entre toutes pour les humains : qui sommes-nous ? Et ils y répondent de la façon la plus traditionnelle qui soit : en se référant à ce qui compte le plus pour eux. Ils se définissent en termes de lignage, de religion, de langue, d'histoire, de valeurs, d'habitudes et d‘institutions. Ils s'identifient à des groupes culturels : tribus, ethnies, communautés religieuses, nation et, au niveau le plus large, civilisation. Ils utilisent la politique non pas seulement pour faire prévaloir leur intérêt, mais pour définir leur identité. On sait qui on est seulement si on sait qui on n'est pas. Et, bien souvent, si on sait contre qui on est. (20...)
Dans le monde nouveau qui est désormais le nôtre, la politique locale est ethnique et la politique globale est civilisationnelle. La rivalité entre grandes puissances est remplacée par le choc des civilisations.
Dans ce monde nouveau, les conflits les plus étendus, les plus importants et les plus dangereux n'auront pas lieu entre classes sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis selon des critères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes entités culturelles. Les guerres tribales et les conflits ethniques feront rage à l'intérieur même de ces civilisations. (20...)
Au cours des guerres yougoslaves la Russie a apporté son soutien diplomatique aux Serbes, tandis que l'Arabie Saoudite, la Turquie, l'Iran et la Libye fournissait de l'argent et des armes aux Bosniaques, non pas pour des raisons idéologiques, politiques ou économiques, mais par affinités culturelles. (22...)
Pour Jacques Delors, « les conflits à venir seront provoqués par des facteurs culturels plutôt qu'économiques ou idéologiques. » (22...)
Les principes philosophiques, les valeurs fondamentales, les relations sociales, les coutumes et la façon de voir la vie en général diffère sensiblement d'une civilisation à l'autre. Le renouveau du religieux un peu partout dans le monde accroît encore ces différences culturelles. (22...)
Les différences majeures dans le développement politique et économique d'une civilisation à l'autre s'enracine à l'évidence de leurs différences culturelles. (22...)
La culture musulmane explique pour une large part l'échec de la démocratie dans la majeure partie du monde musulman. Le développement des sociétés postcommunistes de l'Europe de l'Est et de l’ex-URSS est fonction de leur identité civilisationnelle. Celles qui ont une tradition héritée du christianisme occidental deviennent prospères et démocratiques ; l'avenir économique et politique des pays orthodoxes reste incertain ; quant à celui des républiques musulmanes, il s'annonce mal(23…)
Candide2 :
Si je vous comprend bien, définir l'identité nationale implique de définir la nature de la civilisation à laquelle on appartient ?
Où situez-vous la spécificité culturelle d'une nation et ce que nous appelons la culture française.
Samuel Huntington.
L’idée de civilisation a été introduite au XVIIe siècle par les penseurs français en opposition au concept de « barbarie ». (37…)
Civilisation et culture se réfèrent à la manière de vivre en général. Une civilisation est une culture au sens large. Ces deux termes incluent « les valeurs, les normes, les institutions et les modes de pensée auxquels des générations successives ont, dans une société donnée, attaché une importance cruciale. »(38…)
Les éléments culturels clés qui définissent une civilisation ont été posés dans leur forme classique par les athéniens quand ils ont voulu rassurer les spartiates sur le fait qu'ils ne les trahiraient pas en faveur des Perses :
Même si nous en avions la tentation, beaucoup de considérations puissantes nous en empêcheraient. Tout d'abord et surtout, les images et les statuts des dieux ont été brûlées et réduites en pièces : cela mérite vengeance, de toutes nos forces. Il n'est pas question de s'entendre avec celui qui a perpétré de tels forfaits. Deuxièmement, la race grecque est du même sang, parle la même langue, partage les mêmes temples et les mêmes sacrifices ; nos coutumes sont voisines. Trahir tout cela serait un crime pour les athéniens.
Le sang, la langue, la religion, la manière de vivre : voilà ce que les Grecs avaient en commun et ce qui les distinguaient des Perses et des autres non - grecs. Mais, de tous les éléments objectifs qui définissent une civilisation, le plus important est en général la religion, comme le soulignaient les athéniens.
Dans une large mesure, les principales civilisations se sont identifiées au cours de l'histoire avec les grandes religions du monde. Au contraire, des populations faisant parti de la même ethnie et ayant la même langue, mais pas la même religion, peuvent s'opposer comme c'est le cas au Liban, dans l'ex- Yougoslavie et dans le subcontinent indien.(39…)
Civilisations et races ne sont pas la même chose. (39...)
Des populations de même race peuvent être unies par la civilisation. En particulier, les grandes religions prosélytes, le christianisme et l'islam, regroupent des sociétés relevant de différentes races. Les distinctions cruciales entre groupes humains concernent leurs valeurs, leurs croyances, leurs institutions et leurs structures sociales, non leur taille physique, la forme de leur crâne ni leur couleur de peau. (39...)
Une civilisation représente l'entité culturelle la plus large.(40…).
Elle se définit à la fois par des éléments objectifs, comme la langue, l'histoire, la religion, les coutumes, les institutions, et par des éléments subjectifs d'auto identification. L'identité comporte des niveaux : un habitant de Rome peut se définir de façon plus ou moins forte comme romain, italien, catholique, chrétiens, Européen, occidental. La civilisation à laquelle il appartient et le niveau d'identification le plus large auquel il s'identifie. Les civilisations sont les plus gros « nous » et elles s'opposent à tous les autres « eux ». (40...)
Candide 2
Vous parlez de la civilisation occidentale à laquelle appartient l'Europe et donc la France, mais nous aimerions savoir quelles sont les grandes civilisations qui ont été individualisées par les scientifiques.
Samuel Huntington.

Candide 2
Vous savez sans doute que, contrairement aux Américains, les intellectuels français s'interdisent de parler de race au sein de l'espèce humaine. Le terme est banni des éditoriaux et des médias en général et on ne le retrouve que contraint et forcé dans les publications scientifiques d’audience internationale et les ouvrages médicaux.
D'une façon plus générale, toute tentative de classification scientifique tendant à différencier les groupes humains est également très critiquée en France où elle est présentée comme une manière de stigmatiser l'autre pour l'exclure.
Les classifications de l'humanité en civilisations a indiscutablement une pertinence historique, mais à l'heure de la mondialisation et d'Internet, c'est-à-dire à l'aube du XXIe siècle, n'est-elle pas dépassée, et n'est-ce pas plutôt une civilisation universelle mondiale qui doit rassembler les humains sans distinction ?
Samuel Huntington.
« civilisation universelle ». Que signifie ce terme ? La culture de l'humanité tendrait à l'universalité et, de plus en plus, on accepterait dans le monde entier les mêmes valeurs, les mêmes croyances, les mêmes orientations, les mêmes pratiques et les mêmes institutions. Plus précisément, cette idée peut avoir un sens profond mais non pertinent, ou bien pertinent mais superficiel, ou encore ni pertinent ni profond. (57...)
Les êtres humains de presque toutes les sociétés partagent certaines valeurs de base, comme la croyance selon laquelle tuer est mal, et certaines institutions de base, comme la famille. La plupart des sociétés ont un « sens moral » assez semblable, une sorte de moralité minimale reposant sur des concepts de base quant à ce qui est bien ou mal. Si c'est là ce qu'on entend par « civilisation universelle » c'est à la fois profond et profondément important, mais ce n'est ni nouveau ni pertinent. (57...)
On ne produit guère que des confusions sémantiques en limitant le terme « civilisation » au niveau global et en appelant « cultures » et « sous civilisations » ces entités culturelles qu'on a, dans l'histoire, toujours appelé des civilisations. (58...)
Le terme « civilisation universelle » peut désigner les principes, les valeurs et les doctrines auxquels adhèrent nombre d'occidentaux et de représentants d'autres civilisations. C'est ce que l'on pourrait appeler la culture de Davos. (58...)
L'universalisme est l'idéologie utilisée par l'Occident dans ses confrontations avec les cultures non occidentales. (67...)
L'idée de civilisation universelle a très peu de partisans dans les autres civilisations. Ce que l'Occident voit comme universel passe ailleurs pour occidental. (68...)
La thèse selon laquelle une forme de civilisation universelle apparaîtrait repose sur plusieurs présupposés. (68...)
La division de l'humanité à la lumière des concepts de la guerre froide n'a plus cours. Les divisions fondamentales sont désormais ethniques et religieuses. Les différentes civilisations demeurent et ce sont elles qui suscitent les nouveaux conflits. (68...)
L'échec du commerce et des communications pour produire paix et sentiment commun est cohérent avec ce que montrent les sciences sociales. En psychologie sociale, la théorie de la distinction montre que les personnes se définissent par la différence dans un certain contexte : (69...) On se défit par ce qu'on n'est pas.
Deux européens, un Allemand et un Français qui interagissent ensemble s'identifieront comme allemand et français. Mais deux européens, un Allemand et un Français, interagissant avec deux Arabes, un saoudien et un Égyptien, se définiront les uns comme européens et les autres comme arabes.
L'immigration nord-africaine en France suscite un certain rejet et donne en même temps plus d’attrait à l'immigration issue de l'Europe catholique. Les Américains sont plus hostiles aux investissements japonais que canadiens ou européens. (69...)
Dans un monde de plus en plus globalisé - caractérisé par un haut degré d'interdépendance notamment civilisationnelle et sociétale, et par la conscience accrue de ce phénomène -, la conscience de soi civilisationnelle, sociétale et ethnique se trouve accrue. » Le renouveau global du religieux, « le retour du sacré », est une réaction à cette vision généralisée du monde comme un seul et même tout. (69,70...)
Candide2.
Vous avez relevé que l'immigration nord-africaine en France suscitait un certain rejet. De façon plus générale, il semble que l'islam soit stigmatisé par beaucoup, au point que certains partis de droite en Europe affirment que l'islam n'est pas soluble dans les démocraties occidentales.
Alain Peyrefitte, rapporte que le général De Gaulle lui-même pensait que c'était impossible et il cite de lui cette phrase : « ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri, même s'ils sont très savants. »
50 ans après, ces paroles paraissent d'autant plus prophétiques que le refus d'intégration est très souvent affiché, par exemple dans les manifestations sportives, et alors que le Maroc a déclaré le 12 février dernier vouloir renforcer l'arabe et la culture d'origine chez les expatriés marocains. Il leur a demandé explicitement de « préserver leur langue et leur culture » et de conserver leur « identité arabe ».
« La communauté marocaine résidant à l'étranger doit être considérée comme la 17e région de notre pays. » A déclaré un ministre.
Est-ce que selon vous, l'islam pose vraiment un problème particulier d'intégration dans une société occidentale.
Samuel Huntington.
Certains occidentaux, comme le président Bill Clinton, soutiennent que l'Occident n'a pas de problème avec l'islam, mais seulement avec les extrémistes islamistes violents. Quatorze cents ans d'histoire démontrent le contraire. Les causes de cet affrontement séculaire ne résident pas dans des phénomènes transitoires comme l'élan passionnel des chrétiens au xe siècle ou le fondamentalisme musulman aux xxe. Elles tiennent à la nature même de ces deux religions et des civilisations fondées sur elles. (231...)
En 1991, par exemple Barry Buzan écrivait qu'une guerre froide sociétale s'installait « entre l'Occident et l'islam, dont l'Europe pourrait être le théâtre ».
Cette évolution résulte en partie de l'opposition entre valeurs laïques et religieuses, en partie de la rivalité historique entre la chrétienté et l'islam, en partie de la jalousie que suscite la puissance de l'Occident, en partie du ressentiment né de la domination occidentale sur les structures politiques postcoloniales du Moyen-Orient, et en partie de l'aigreur et de l'humiliation que suscite la comparaison entre ce qu'on produit la civilisation islamique et la civilisation occidentale ces deux derniers siècles.
(233...)
Les dirigeants américains considèrent que les musulmans engagés dans cette quasi guerre sont une petite minorité et que l'usage qu'ils font de la violence est rejetés par la grande majorité des musulmans modernistes. C'est peut-être vrai, mais on manque de preuves. On n'a guère vu de manifestations contre la violence exercée à l'égard de l'Occident dans les pays musulmans. (239...)
Dans les conflits civilisationnels, à la différence des affrontements idéologiques, on prend parti pour ses frères.
Le problème central pour l'Occident n'est pas le fondamentalisme islamique. C'est l'islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l'infériorité de leur puissance. (239...)
Candide2
vous avez cité quatre civilisations en dehors de la civilisation occidentale. Pourquoi n'y a-t-il que l'islam qui pose problème ? Les musulmans seraient-ils plus violents que les autres ?
Samuel Huntington.
Le caractère belliqueux et violent des pays musulmans à la fin du XXe siècle est un fait que personne, musulman ou non musulman, ne saurait nier. (287...)
Les musulmans représentaient seulement un cinquième de la population du globe au cours des années 90. Cependant, on les retrouve plus souvent impliqués dans les violences entre groupes culturels différents que les peuples appartenant à d'autres civilisations. Les chiffres sont irréfutables.
Des musulmans étaient impliqués dans 26 des 50 conflits ( ) qu'a analysé en détail Ted Robert Guit. Il y avait, pour résumer, trois fois plus de conflits entre civilisations qui impliquaient des musulmans qu'il n'y avait de conflit entre civilisations non musulmanes. Les conflits au sein même de l'islam étaient également plus nombreux que les conflits internes à toute autre civilisation, y compris les conflits tribaux en Afrique.... Les conflits impliquant des musulmans avaient également tendance à faire davantage de victimes. (284...)
« Il est clair, (...) qu'il y a un lien entre l'islam et le militarisme. (286...)
Le caractère belliqueux et violent des pays musulmans à la fin du XXe siècle est donc un fait que personne, musulman ou non musulman, ne saurait nier.
Candide2
Que les Pays musulman soit belliqueux et violent, n'implique pas pour autant que tous les musulmans le soient.
Au contraire, nous avons tous côtoyé ou fréquenté des musulmans qui on pu parfois devenir des amis, sans que nous n'ayons jamais noté quelque comportement que ce soit qui puisse les faire suspecter d'être plus agressifs que les autres.
Pour autant, il est vrai qu'ils constituent des communautés dans certains quartiers et dans certaines banlieues qui s'avèrent mal insérées et qui ont recours trop souvent à la violence.
Comment peut-on expliquer ce paradoxe ?
Samuel Huntington.
Tout d'abord on peut avancer l'hypothèse selon laquelle l'islam serait, dès l'origine, une religion du glaive qui glorifierait les vertus militaires.... Mahomet lui-même jouit, aujourd'hui encore, d'une image de combattant acharné et de commandant militaire avisé, qualificatif que personne ne songerait à appliquer à Jésus ou à Bouddha.... Le concept de non-violence est absent de la doctrine ainsi que de la pratique musulmane.
Une cause possible du conflit entre musulmans et non musulmans met en jeu ce qu'un homme d'État, parlant de son propre pays, a appelé l'« inassimilabité » des musulmans. Mais celle-ci fonctionne dans les deux sens : les pays musulmans ont des problèmes avec leurs minorités non musulmanes, tout comme les pays non musulmans en ont avec leurs minorités musulmanes. Plus encore que le christianisme, l'islam est une foi absolutiste qui confond religion et politique, et qui marque une séparation tranchée entre ceux qui font partie de Dar al-Islam et ceux qui font parti de Dar al-harb.
Enfin l'explosion démographique des sociétés musulmanes et le fait que de grands nombres d'hommes entre 15 et 30 ans, souvent sans emploi, soient disponibles sont une source naturelle d'instabilité et de violence, tant au sein de l'islam que contre des non musulmans.
... Ce facteur suffirait quasiment à lui seul à expliquer la violence musulmane des années 80 et 90.
Candide2:i
La France, tout comme les États-Unis et l'ensemble des pays occidentaux sont des destinations privilégiées des immigrations venant du sud. Ces pressions migratoires résultent évidemment du haut niveau de vie de l'Occident dont la natalité est déclinante confrontée au dynamisme démographique des pays pauvres.
L'immigration est-elle une chance pour l'Occident ou témoigne t’elle de son déclin ?
Samuel Huntington.
La tendance au déclin, réelle et bien qu'irrégulière, qui a commencé au début du XXe siècle en Occident, pourrait se perpétuer pendant des dizaines d'années ou pendant les siècles à venir. À moins que l'Occident ne connaisse une renaissance, n’inverse la tendance, ne conjure le déclin de son influence dans le monde des affaires et ne réaffirme sa position de leader,(334...)
Aux dires de Quigley et d'autres spécialistes, l'Occident semble désormais sorti de sa phase conflictuelle. La civilisation occidentale est devenue une zone sûre. Les guerres internes, à l'exception d'une éventuelle guerre de la morue, sont virtuellement impensables. (334...)
Dans les civilisations antérieures, cette période merveilleuse de l'âge d'or, où elles pouvaient croire à leur immortalité, a pris fin dramatiquement et brutalement, par la victoire d'une société extérieure ; ou bien doucement, mais tout aussi douloureusement, par désintégration interne. (335...)
Tout est possible, mais rien n’est inévitable....
Le problème majeur pour l'Occident est le suivant : indépendamment de tout défi extérieur, est-il capable d'arrêter le processus de déclin interne et d'inverser la tendance ? (335,336)
Au milieu des années 90, l'Occident présentait de nombreuses caractéristiques que Quigley a identifiées comme étant celle d'une civilisation mature, sur la voie du déclin.
(...) La croissance démographique naturelle était faible, comparée à celle des pays islamiques. (...)
L'immigration constituait une source potentielle de vigueur et un capital humain, à condition que deux conditions soient remplies :
Premièrement, que la priorité soit accordée à des individus qualifiés, énergiques, dotés des talents et du savoir-faire nécessaire à la société d'accueil ;
Deuxièmement, que les nouveaux immigrés et leurs enfants soient assimilés culturellement dans le pays d'accueil et plus globalement dans la civilisation occidentale.
Les États-Unis étaient susceptibles d'avoir des problèmes liés à la première condition et les pays européens, à la seconde condition.
Le déclin moral, le suicide culturel et la désunion politique constituent, pour l'Occident, des problèmes beaucoup plus lourds de sens que les questions économiques et démographiques. (336...)
La culture occidentale est contestée par certains groupes à l'intérieur même des sociétés de l'Ouest. Cette remise en cause est le fait d'immigrés venus d'autres civilisations, qui refusent l'assimilation et persistent à défendre et à propager les valeurs, les coutumes et la culture de leurs sociétés d'origine. Ce phénomène est particulièrement net chez les musulmans installés en Europe, bien qu'ils ne représentent qu'une petite minorité.
Les États-Unis sont confrontés à une menace plus immédiate et plus sérieuse. Historiquement, l'identité nationale américaine a pour fondement culturel l'héritage de la civilisation occidentale et pour base politique l'adhésion massive des Américains aux principes suivants : liberté, démocratie, individualisme, égalité devant la loi, respect de la constitution et de la propriété privée. À la fin du XXe siècle ces composantes politiques et culturelles de l'identité américaine ont été violemment et constamment attaquées par une petite minorité influente d'intellectuels et de spécialistes du droit.
Les partisans du multiculturalisme sont, comme l'a dit Arthur M. Schlesinger Jr, « très souvent des séparatistes ethnocentriques qui ne voient dans l'héritage occidental que les crimes de l'Occident ». Ils veulent « débarrasser les Américains d'un héritage européen honteux et cherchent la rédemption dans des cultures non européennes. (338...)
Théodore Roosevelt a souligné que « le moyen le plus sûr (...) Pour empêcher radicalement le développement d'une vraie nation serait de la laisser devenir un assemblage confus de nationalités rivales ». (338...)
Les responsables des autres états ( ) ont parfois tenté de renier leur héritage culturel et de changer l'identité de leur pays en l'assimilant à une civilisation autre que la sienne. Jusqu'à présent, ils n'y sont pas parvenus, mais ils ont donné naissance à des pays déchirés et atteints de schizophrénie.
Les multiculturalistes américains () ne cherchent pas à assimiler les États-Unis à une autre civilisation, mais souhaitent créer un pays aux civilisations multiples, c'est-à-dire un pays n'appartenant à aucune civilisation et dépourvu d'unité culturelle.
L'histoire nous apprend qu'aucun État ainsi constitué n'a jamais perduré en tant que société cohérente. (338...)
L'affrontement entre les partisans du multiculturalisme et les défenseurs de la civilisation occidentale () constitue () « le véritable conflit » au sein de la civilisation occidentale.
Candide2
En France aussi, le débat fait rage entre les partisans du mono culturalisme à la française au sein d'une république laïque et les partisans du multiculturalisme.
Pour ces derniers, notre tradition d'accueil nécessite que la république s'adapte aussi aux cultures venues de l'immigration, qu'il ne faudrait pas brider au nom de la tolérance religieuse.
Ils prônent que la laïcité doit tolérer et s'accommoder de toutes les religions parce qu'elle est destinée à les fédérer et que cette tolérance est la clé de la paix mondiale.
Que pourriez-vous répondre à cette tentative louable de promouvoir une culture de tolérance à vocation universelle qui a pour objectif la paix mondiale.
Samuel Huntington.
Dans un monde traversé par les conflits ethniques et les chocs entre civilisations, la croyance occidentale à la vocation universelle de sa culture a trois défauts majeurs :
Elle est fausse, elle est immorale et elle est dangereuse.
Elle est fausse : "l'idée partagée par les occidentaux selon laquelle la diversité culturelle est une curiosité de l'histoire appelée à être rapidement éliminée par le développement d'une culture mondiale anglophone, occidental et commune, fondement de nos valeurs fondamentales est tout simplement fausse." (Michael Howard.)
L'idée selon laquelle les peuples non occidentaux devraient adopter les valeurs, les institutions et la culture occidentale est immorale : l'impérialisme est la conséquence logique de la prétention à l'universalité
L'universalisme occidental est dangereux pour le reste du monde parce qu'il pourrait être à l'origine d'une guerre entre les états phares de civilisations différentes, et pour l'Ouest par ce que cela pourrait le mener à sa propre défaite. Depuis l'effondrement de l'union soviétique, les occidentaux pensent que leur civilisation a acquis une position dominante sans précédent, alors que dans le même temps les Asiatiques, les musulmans et d'autres sociétés se renforcent. (344...)
L'Occident diffère des autres civilisations non par la manière dont il s'est développé, mais par le caractère particulier de ses valeurs et de ses institutions : le christianisme, le pluralisme, l'individualisme, l'autorité de la loi ont permis à l'Occident d'inventer la modernité, de connaître une expansion mondiale. () Ces caractéristiques, dans leur totalité, sont spécifiques à l'Occident. L'Europe, comme l'a dit Arthur M.Schlesinger Jr., est « la source, l'unique source » des « notions de liberté individuelle, de démocratie politique, d'autorité de la loi, de droits de l'homme et de la liberté culturelle [...] Ce sont des idées typiquement européennes, elles ne sont ni asiatiques, ni africaines ou moyenne orientales, sauf par adoption ». Elles font la spécificité de la civilisation occidentale dont la valeur repose non sur son universalité, mais sur son unicité.
Il est par conséquent de la responsabilité des dirigeants occidentaux non de tenter de façonner d'autres civilisations à l'image de l'Occident, ce qui est au-delà de leurs possibilités en raison du déclin de leur puissance, mais de préserver, de protéger et de revigorer les qualités uniques de la civilisation occidentale. (345...)
Le multiculturalisme menace de l'intérieur les États-Unis et l'Occident ;
L'universalisme menace l'Occident et le monde. (352...)
La sécurité du monde ne se conçoit pas sans l'acceptation de la pluralité des cultures (353...)
La coexistence culturelle nécessite de rechercher ce qui est commun à la plupart des civilisations et non pas de défendre les caractères prétendument universels d'une civilisation donnée.


