réflexions sur la greffe cardiaque à la réunion
DOCTEUR YVON GOUEL

réflexions sur la greffe cardiaque à la réunion
DOCTEUR YVON GOUEL

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Résumé et conclusion
Résumons les différents points qui argumentent contre l’établissement d’un centre de greffe cardiaque à la Réunion :
1)Le système actuel est tout à fait satisfaisant pour les Réunionnais : Tous les inscrits sur une liste d’attente de greffe entre 2000 et 2005, ont été greffés contre 2 sur 3 seulement sur l’ensemble de la métropole!
2)Un service de greffe sur place ne pourrait pas traiter les urgences de façon satisfaisante compte tenu de l’improbabilité de disposer du bon greffon au bon moment : Les urgences, caractérisées par une espérance de survie sur liste de l’ordre de un mois, ne peuvent être traitée que dans le cadre d’un recrutement de greffon recouvrant toute la métropole, comme cela y est géré de façon très efficace par l’Agence de Biomédecine grâce au système des super urgences I et II. Toute tentative de résoudre localement le problème des urgences ne pourrait que retirer à ces malades une partie de leurs chances de survie en les excluant d’un système qui a fait ses preuves.
3)Compte tenu de la faible importance de la population réunionnaise comparée à celle des régions dotées d’un centre de greffe cardiaque en métropole, mais aussi des particularités de l’épidémiologie Réunionnaise caractérisées par une très faible incidence des indications pour greffe cardiaque, le seuil minimum d’activité nécessaire pour qu’une équipe se rode et reste fonctionnelle ne pourrait pas être atteint et ceci quelle que soit la qualité professionnelle des intervenants. Cette évidence sera immédiatement perçue par les cardiologues et rapidement connue du public ce qui entraînera en retour un détournement des indications réunionnaises vers les centres de métropole, jugés plus performants. Ce mécanisme aggravera les problèmes de recrutement du centre qui se révélera vite n’être pas viable avant même d’avoir réellement fonctionné.
4)Il faut également renoncer à espérer augmenter les indications en greffant des patients qui auraient refusé d’aller en métropole pour se faire opérer : Outre le fait que cette niche supposée mériterait une analyse quantitative plus détaillée, l’insuffisance de motivation dont feraient preuve de tels malades, les ferait entrer dans les contre-indications absolues à une telle intervention !
En conclusion, je pense qu’il faut déconseiller de se lancer dans une telle entreprise alors que l’analyse rationnelle préalable que j’ai pu en faire, démontre à l’évidence qu’elle est vouée à l’échec.
Pour finir, je me permets d’ajouter ici quelques lignes de réflexion plus personnelle :
La greffe cardiaque a bientôt 40 ans d’existence. Ce fut une extraordinaire aventure de la médecine, où l’audace et la compétence de quelques pionniers ont permit d’ouvrir une voie qu’a emprunté rapidement l’ensemble des équipes du secteur et qui a bénéficié de tous les apports des techniques et des connaissances disponibles. Nous avons vu cependant que certains problèmes tels que la rareté des greffons compatibles ne feraient que s’aggraver avec les progrès de l’organisation sociale, visant notamment à réduire les accidents de la voie publique, la meilleure source de « bons greffons ».
Je crois que dans un tel projet, il est important de se projeter dans le temps.
Le paramètre le plus important est celui-ci :
Les connaissances de l’humanité doublent tous les 15 ans c’est-à-dire à peu près le temps d’une scolarité. C’est une croissance exponentielle, explosive, qui s’explique par le caractère cumulatif des connaissances. Et ce n’est qu’une moyenne ! Certains secteurs connaissent des croissances beaucoup plus rapides, telle l’informatique où la puissance des ordinateurs double tous les dix-huit mois depuis les années 60, (Loi de Moore, constatée par un ingénieur d’Intel avant même l’arrivée des microprocesseurs !), ce qui fait non pas une multiplication par 2, mais par 1000 en 15 ans , et donc par un million en 30 ans, un milliard en 45 ans etc. C’est ce que la plupart d’entre nous ont vécu.
Pour en revenir aux connaissances en général, une multiplication par 2 en 15 ans, ça fait tout de même un facteur 10 en 50 ans, ce qui est déjà vertigineux quand on observe le niveau époustouflant des technologies actuelles. (Je m’abstiens d’extrapoler plus loin car la même croissance sur 5 siècles donnerait une multiplication par un milliard, aux conséquences qu’aucun auteur de science-fiction ne peut imaginer, mais j’ai de bonnes raisons de croire que nous n’y arriverons pas tels que nous sommes !) .
Restons-en donc aux 15 prochaines années pour enfoncer le clou : doubler le niveau technologique ne veut pas dire qu’on va découvrir autant de choses qu’on en a découvert les 15 dernières années, cela signifie qu’on va découvrir autant de choses qu’on en a découvert depuis le début de la révolution industrielle, c’est-à-dire les deux ou trois siècles qui nous ont précédé !
Tout ça pour dire qu’il me paraît peu vraisemblable qu’on fasse encore des greffes cardiaques dans dix ans, et que les progrès de cette prestigieuse chirurgie sont surtout derrière nous. J’ignore encore la ou les techniques qui la rendront obsolète, mais il ne fait pas de doute qu’elles viendront vite:
Les progrès de la thérapeutique médicamenteuse ont déjà commencé à réduire les indications et le feront de plus en plus.
La thérapie génique est une autre voie qui laisse entrevoir sous peu la possibilité de régénérer un myocarde déficient.
Le cœur artificiel implantable pourrait enfin être réalisé de façon satisfaisante grâce à l’explosion programmée des nano technologies.
Sans compter que souvent, le progrès vient de là où on ne l’attendait pas et pour beaucoup, c’est justement une bonne raison de ne pas trop se soucier du futur.
Mais au moins, évitons d’extrapoler le passé de façon linéaire. Il ne faut pas espérer que les indications de greffe cardiaque vont beaucoup augmenter dans les prochaines années et une moyenne de 2 greffes par an ne justifie pas un centre de transplantation à la Réunion.
Yvon GOUEL
Je dédie ce site à tous mes amis cardiologues et médecins correspondants à la Réunion mais aussi aux chirurgiens cardiaques, pour lesquels j’ai beaucoup d’estime, y compris quand je ne partage pas leurs opinions.
Si vous voulez voir une photo de l’auteur avec un chirurgien, cliquez sur la pomme: