La complexité du vivant

expliquée simplement

 
 


La société humaine est le premier organisme vivant qui se soit affranchi de la matière pour se complexifier. Elle utilise un liant virtuel, (la culture) dont les mutations sont instantanées, permanentes, innombrables et les variations infinies. Cette forme d’évolution totalement nouvelle est ultra rapide : Elle est aussi cumulative et exponentielle, mais l’explosion qui en résulte s’observe non plus sur des milliards d’années mais sur quelques millénaires dont il est fort probable que nous vivons le dernier ! 

Il est vrai que nous ne percevons encore que depuis quelques décennies les premiers soubresauts de cette terrible force explosive. Mais c’est justement le propre des explosions de ne donner de signes que quand le paroxysme est imminent.


Rappelons-nous l’histoire de la vie, cette lente progression de la complexité qui commence il y a plus de 3,5 milliards d’années, qui reste deux milliards d’années sous forme de cellules simples puis encore près d’un milliard d’années avec en plus des cellules eucaryotes avant de découvrir les organismes multi cellulaires dont la diversité va exploser en quelques centaines de millions d’années. On est déjà frappé de voir la lenteur du phénomène de départ et l’accélération qui a suivie. Il s’agit en fait d’une croissance exponentielle due au mécanisme cumulatif : Plus est grande la complexité, plus nombreuses sont les possibilités de variantes et plus elle se complexifie vite. C’est la même loi qui régit les explosions et les avalanches. On caractérise la vitesse de ces lois par leur temps de doublement. Il s’étend sur des millions d’années quand il est conditionné par des mutations génétiques qui surviennent favorablement environ tous les 100 000 ans. Mais que va t’il devenir dans un organisme qui s’est affranchit de la matière pour se complexifier ?

Pour avoir une idée des échelles de temps, je vous propose de ramener l’age de la terre à une durée de 24 heures : Une folle journée dont j’ai scanné la belle illustration sur « science et vie junior » que je remercie:

Sur cette échelle, la vie est apparut un peu avant 5 heures du matin, l’explosion du Cambrien vers 9 heures du soir, les dinosaures ont régné toute une heure, et l’homme apparaît… à la dernière seconde !

C’est avec cette perspective qu’il faut comprendre l’évolution de la société humaine. On voit bien en effet comme le remarquait Darwin, qu’il y a quelque chose de différent. Le monde a plus changé cette dernière seconde sous l’influence des hommes que pendant tout le reste de la journée. La société humaine se complexifie par accumulation de la connaissance qui constitue en fait sa culture et le monde environnant en est totalement modifié. Mais le mécanisme est automatique, perpétuellement accéléré et indépendant de toute intention ou volonté humaine.

Or cette société humaine est l’environnement obligatoire de l’organisme humain : Il ne peut se concevoir en dehors d’elle et c’est à l’adaptation de cet environnement qu’est conditionnée sa survie. On touche ici le cœur du drame : L’homme est constitutionnellement figé par ses gènes qui n’ont pas sensiblement changé depuis l’apparition de l’espèce il y a environ 100 000 ans, ordre de grandeur de la période des mutations favorables. Il doit s’adapter à un environnement qui se complexifie à une vitesse de plus en plus rapide et qui varie grosso modo comme l’accumulation de la connaissance, selon une loi exponentielle.

Essayons de l’évaluer :

Les choses ne sont évidemment pas aussi simple que je l’indique dans ce schéma : La loi mathématique n’est qu’un modèle et ses paramètres sont influencés par de nombreux facteurs, mais la tendance générale est respectée : A son origine, une courbe exponentielle ressemble furieusement à une droite horizontale : Rien ne change vraiment lors des premiers doublements ! (Deux fois rien, ça fait encore rien).  Les sociétés primitives n’ont pas commencé par être complexes et l’adaptation n’y était pas un problème. En outre, les paramètres de la complexification ont souvent été modifiés quand survenaient des émergences particulièrement efficientes : Nous avons mentionné les principales : Langage, écriture, imprimerie, informatique. La complexification de la société ne commence à poser problème que depuis peu et son accélération est sensible à tous. Alors que les savants des lumières possédaient l’ensemble des connaissances de leur époque, cette performance est devenue impossible au XXeme siècle où Poincaré a peut-être été le dernier savant universel. 

On considère actuellement que les connaissances de l’Humanité doublent tous les 15 ans, c’est-à-dire à peu près le temps d’une scolarité. Chacun a pu mesurer déjà sur sa courte expérience de vie combien notre milieu s’était vite modifié et les difficultés que cela nous posait à tous pour nous adapter. Or en termes de croissance exponentielle, un doublement tous les 15 ans correspond à une multiplication par 10 en 50 ans, ou encore par 1000 en  cent cinquante ans, ou avec le recul de l’histoire, par… 10 milliards en seulement cinq siècles !

Qu’on imagine ce que serait une société humaine 10 milliards de fois plus complexe que la notre !

Il est urgent que l’Homme prenne conscience de sa vraie nature car il n’aura pas trop de son intelligence collective pour relever le défit qui se pose à lui.

Il a été l’étincelle qui a déclenché un phénomène explosif qu’il ne contrôle pas et où il se trouve irrémédiablement embarqué. Aura t’il assez d’intelligence et de lucidité pour s’adapter ou vivra t’il ce qui vivent les étincelles ?

En d’autres termes, sa première seconde sera t’elle aussi la dernière ?


La question mérite d’être posée. L’émergence de la conscience intelligente a complètement changé l’échelle des vitesses de la complexification de l’univers, comme l’avait fait l’émergence du vivant. La règle de base reste identique: un ensemble complexe ne survit que s’il est suffisamment bien adapté et si un concurrent ne l’est pas davantage. Mais le mode d’adaptation est totalement différent : Les expériences acquises sont immédiatement utilisables et peuvent être exploitées par le super organisme social dont la durée de vie est considérablement augmentée, mais peut se transmettre également à d’autres sociétés par le biais du langages et des autres moyens plus perfectionnés inventés par la suite.


Cette dernière seconde de la folle journée de l’évolution mérite qu’on s’y attarde un peut, car c’est notre histoire à  nous les humains, celle qu’on a cru longtemps ne devoir jamais s’arrêter sauf événement cosmique dont l’improbabilité rassure quand elle s’exprime en millions voire en milliards d’années.

On pouvait ainsi rêver de battre le record des dinosaures qui sont restés toute une heure sur terre !


Nous voici au terme d’une série qui ambitionnait de donner un angle de compréhension de la complexité du vivant au plus grand nombre.

Comme je l’ai dit en préambule, il s’agit d’une conception résolument scientiste du monde, et pour avoir eu déjà quelques commentaires, j’ai pu mesurer combien cette perspective pouvait être insupportable à certains.  Je sais trop combien on peut être attaché à ses croyances et aux bases culturelles sur lesquelles on s’est construit pour ne pas comprendre ces réticences.


Cependant ma conception n’est pas originale et je la crois proche du consensus de fait de la communauté scientifique, y compris concernant l’organisation du cerveau.


Par contre, ma conception de l’homme social s’éloigne totalement des conceptions de la sociobiologie  qu’a développées Wilson, en extrapolant l’observation des sociétés animales à l’homme et d’une façon plus générale, ne ressemble en rien à tout ce que j’ai pu lire jusqu’ici.


Je n’ai pas fait allusion aux conceptions de la MEMETIQUE inventée par RICHARD DAWKINS pour désigner des unités de culture (memes), afin d’expliquer leur mécanisme de réplication par analogie avec celle les gènes. Aussi séduisante que soit cette métaphore, et quelle que soit sa pertinence réelle, elle n’aurait rien apporté de plus à ce que je voulais décrire qui n’appartient pas réellement au même champ de réflexion. Mais nous pourrons les utiliser quand nous aborderons les solutions sociologiques.



Ma conviction personnelle est que la société humaine est un organisme vivant d’une nature totalement différente de toutes les autres car constituée par un ensemble de cellules dont le liant est immatériel.

Il s’agit d’un lien virtuel qui se prête à une complexification permanente, cumulative et explosive, alors que jusqu’alors, toute modification des espèces nécessitait des dizaines ou des centaines de siècles pour apparaître !

L’homme est à cheval sur ces deux natures : Par sa biologie il appartient au monde animal, mais par sa situation de dépendance et de cellule constituante de l’organisme social, il subit les lois d’un autre type d’organisation du vivant pour lesquelles il n’est pas adapté.

Dans son livre « la logique du vivant », François JACOB (prix NOBEL de médecine en 1965) avait déjà souligné qu’après l’émergence du vivant, celle de l’intelligence était la deuxième rupture de l’évolution.

(« Les deux points de rupture de l’évolution, l’émergence du vivant d’abord, celle de la pensée et du langage ensuite, correspondent chacun à l’apparition d’un mécanisme de mémoire, celui de l’hérédité, celui du cerveau. »)

Cette ambiguïté de l’homme a de tous temps intrigué les penseurs et a donné naissance au dualisme adopté par Saint Augustin et le christianisme puis théorisé au XVIIeme siècle par René Descartes.  A son opposé, le monisme que défendait Spinoza est la position des neuro biologistes actuels pour lesquels les propriétés du cerveau ne peuvent résulter que de l’anatomie et de la physiologie de cet organe qui suit les lois de la physique, mais dont la complexité considérable est à l’origine de propriétés émergentes qui constituent justement le terrain et la matière de leurs recherches.

Qu’on croit ou non à une nature différente de la pensée, que les religieux pensent d’essence divine ou que d’autres diront transcendante, on s’accorde du moins à constater qu’elle constitue une rupture dans l’évolution comme le dit François JACOB.

L’apparition de l’intelligence grâce à une organisation extraordinairement complexe du cerveau a été un événement aussi radicalement nouveau que ne l’a été l’apparition du vivant grâce à des molécules réplicatives qui mémorisaient une organisation complexe et accumulait les expériences. Dans les deux cas, le changement était tel que le réflexe à été d’y voir une intervention divine. (Mais comme aurait dit LAPLACE, nous n’avons pas besoin de cette hypothèse…)

Il se trouve que l’homme qui a été le premier animal biologique a être doté de ce cerveau perfectionné, a été le facteur déclanchant de cette nouvelle organisation du vivant. Mais pour autant, rien ne garantit son avenir.


Je livre cette conception au lecteur comme m’étant personnelle : C’est la réponse que je donne au paradoxe de DARWIN.

J’assume totalement qu’elle me soit personnelle car je n’en reconnais pas de meilleure.


La conception de l’Homme qui prévaut actuellement dans les sociétés occidentales est la conception religieuse issue du christianisme et revue par les lumières, telle qu’elle s’exprime dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776 ou dans la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de la Révolution française de 1789.

Ce mythe a pris le relais des croyances moyenâgeuses inspirées du monothéisme des anciens perses, pour honorer un homme déifié , dont la vie est réputée sacrée.  Il s’agit certainement d’un concept séduisant pour construire un humanisme dans le prolongement laïc de notre culture chrétienne, mais il ignore superbement ce que la science nous apprend de l’homme qu’elle n’a commencé à appréhender qu’après la publication de l’œuvre fondatrice de Darwin en 1859, « De l’origine des espèces ».


1789 : Nous traitons donc les maladies de la société sans avoir fait évoluer nos connaissances depuis plus de deux siècles : Qu’on imagine ce que serait la médecine si la même pétrification des idées avait prévalue!


Dans le chapitre suivant, je proposerai d’adopter la conception de la société humaine que j’ai décrite ici, pour analyser le phénomène du chômage qui est justement le symptôme principal de la société complexe.

Notre société se « découvre» malade.

Elle saura se guérir et s’en donnera les moyens, car jamais un organisme vivant n’a été aussi perfectionné pour survivre.

Mais qu’adviendra t’il des hommes, ces cellules qui la constituent ?


 Mon souhait est qu’ils en prennent conscience assez tôt, qu’ils renoncent aux mythes auxquels ils s’accrochent pour se jauger lucidement et s’adapter à leur milieu obligatoire qui est social. Mais il est certain qu’ils ne survivront  pas tels qu’ils sont, si ce n’est comme « espèce protégée »…


Protégés par qui ? Pour l’heure, c’est encore un sujet de science fiction.



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La société humaine:

Organisme dont l’intelligence explose.

Source: Science et vie junior